Jérôme Fourquet, conférencier pour les rentrées des Facultés de Théologie et de Philosophie

Lundi 12 septembre, les Facultés de Théologie et de Philosophie recevaient Jérome Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise à l’IFOP, pour leur conférence de rentrée intitulée " Que reste-t-il de la matrice catholique ?"

La « dislocation de la matrice catholique en France »

Les Facultés de Théologie et de Philosophie ont fait leur rentrée avec une joie coutumière, mais qu’il est toujours bon d’envisager comme un cadeau. Cette année, l’invité, à l’initiative des théologiens, était Jérôme Fouquet, politique à l’Institut Français d’Opinion Publique (IFOP), avec pour thème la « dislocation de la matrice catholique en France ». Certes, le programme ne semble pas réjouissant. Mais pour des philosophes comme des théologiens au sein d’une Université Catholique, il est bon de se confronter aux faits, au réel, comme l’a rappelé le Doyen Jacques Descreux.

Nous le savons : nous vivons dans un monde en passe de devenir, culturellement du moins, postchrétien. Mais que ces faits nous désolent ou nous réjouissent, l’analyse de l’opinion de la population peut avoir un mérite, c’est de savoir avec qui nous dialoguons vraiment en tant que chrétiens – ou personnes trouvant encore dans le christianisme des ressources vives pour penser, ayant la foi ou non.

Les chiffres qui nous ont été donnés peuvent autant effrayer qu’ils sont à interpréter : ils constituent les photographies d’une grande « famille » en évolution, la France, pour reprendre la métaphore de Monsieur Fourquet. La baisse de la pratique religieuse catholique témoigne certes d’une marginalisation de l’influence culturelle du catholicisme, et plus largement du christianisme dans notre pays.

S’il était besoin de donner quelques chiffres assez cruels, on pourrait se rappeler que 76% des enfants étaient baptisés en 1970, contre 27% en 2018. Le nombre de « messalisants » [1] est passé de 36% en 1961 à 6% de la population totale en 2012. Au niveau culturel, encore trois quarts des Français connaissent quelques « grands épisodes », la naissance de Jésus entouré de Marie et Joseph, savent que la Résurrection du Christ est ce que proclament les chrétiens, ou se rappellent de l’Arche de Noé… Mais environ 90 % ne savent pas ce dont fait mémoire la fête de Pentecôte [2] et qu’il s’agit d’abord d’un Dimanche…

Anecdotiquement, on pourrait se dire que cette perte d’influence va jusque dans les choix du prénom donné aux enfants… Marie n’a plus la cote, alors qu’au début du siècle dernier, une petite fille sur cinq était placée sous le patronage de la Vierge mère. Plus encore, les prénoms deviennent des marqueurs sociaux pour se distinguer en tant que groupe social religieux. Le stéréotype du catholique versaillais prénommant son enfant « Sixtine » ou « Côme » n’est pas si éloigné de la réalité… Comme si certains catholiques attestaient du fait qu’ils ont conscience d’être en minorité, renforçant un besoin d’identification fort, quitte à adopter certains codes que l’ensemble de la société peut juger surannés.

Un basculement anthropologique...

Jérôme Fourquet a même parlé de « basculement anthropologique », dans la mesure où la vision de l’homme qu’ont véhiculé dans leur riche et complexe tradition le judaïsme et le christianisme ne soutient plus la vision que nos contemporains semblent avoir d’eux-mêmes. Si l’on reprend nos imaginaires classiques, Don Camillo et Peppone, bien que diamétralement opposés politiquement, avaient sans doute bien plus en commun que les chrétiens et les non-chrétiens votant parfois dans le même bord politique. Don Camillo et Peppone donnaient une même définition à ce qu’était une famille, ou identifiaient sans se poser de question le mariage avec la seule union entre l’homme et la femme. La procréation médicalement assistée pour toutes était impensable toutes sensibilités politiques et culturelles confondues. Le rapport au corps n’était pas celui de sa propriété jusqu’au soin de le parer de tatouages. Ils sont un tiers des moins de 30 ans à arborer de telles décorations, alors que leurs aînés ne sont qu’un petit pour-cent.

Quelles que peuvent être nos attitudes, ambivalentes d’ailleurs, d’attrait ou de répulsion vis-à-vis de ces « nouveautés » de notre condition postmoderne, il ne s’agit pas de réagir à chaud, ou de se situer dans une opposition colérique, frustrée et inféconde. Il ne s’agit pas non plus d’avaler tout béatement et sans esprit critique.

À une question qui lui était posé par le Doyen Pascal Marin, Jérôme Fourquet a fait, peut-être sans le prévoir, une réponse assez « Pape François ». Entre un catholicisme de bastion fier de sa tradition (et sans doute à raison), mais ayant tendance au repli, le sociologue a plutôt invoqué une conscience de la mission, c’est-à-dire aussi du dialogue. Un dialogue où il ne s’agit pas de s’édulcorer ou de se replier, mais de sortir de cette curieuse alternative, de construire, d’écouter et de proposer.

En prolongeant cette réponse, on peut rappeler que la force première du missionnaire ne réside pas – et presque jamais d’ailleurs – dans la force de prosélytisme dans ses speeches, mais dans la justesse de sa parole. Une parole qui est dite parce qu’elle vise à témoigner de manière sereine et passionnée à la fois de ce que le missionnaire a entendu. La première attitude du missionnaire, mais en vérité de l’être humain tout court, c’est d’abord celle de l’écoute, une écoute qui ne prétend pas déjà savoir ce qu’elle s’apprête à entendre, mais d’entendre ce qui est dit comme si c’était toujours la première fois. Et pour le chrétien, l’écoute crée nécessairement une tension du fait qu’elle est double : entre Dieu et les autres qui partagent notre humanité.

Maxime Begyn
Enseignant – Doctorant
Faculté de Philosophie

[1] Personnes allant à la Messe tous les Dimanche
[2] La descente de l’Esprit Saint sur les Apôtres après la Résurrection