Au commencement de l'Institut des Sciences de la Famille selon Emma GOUNOT

Publié le 17 novembre 2015 Mis à jour le 6 avril 2017

L'Institut des Sciences de la Famille raconté par Emma GOUNOT

Il est toujours dangereux de demander à une personne âgée de raconter ses souvenirs : on s'expose à des défaillances de mémoire, donc à des erreurs, et aussi à des récits interminables.

Xavier Lacroix a pris ces risques. Pour les erreurs, il y a ici des témoins ou acteurs plus jeunes qui pourront rectifier. Pour la longueur, j'essaierai de ne pas m’écarter de mes notes et surtout je ne vous raconterai pas 1'histoire de 1'ISF, mais seulement ses origines, c'est-à-dire sa préhistoire, et ses premiers pas, qui ont précédé sa naissance officielle.

On m'a dit en effet que l'ISF avait 20 ans cette année. Je veux bien l'admettre, mais je le croyais beaucoup plus vieux. C'est qu'en réalité, 1974 est l'année de la déclaration officielle d'un Institut qui avait commencé à fonctionner avant.

Parlant de préhistoire, je voudrais d’abord noter que ce n'est pas par hasard que le projet d'un Institut des Sciences de la Famille a pu germer et mûrir à Lyon : le terrain était préparé.                                                               

Depuis des décennies,  à la Chronique sociale et aux Facultés Catholiques, des   hommes avaient pensé, écrit, agi dans le domaine de la Famille :

  • des philosophes, comme Joseph Vialatoux, Gabriel Madinier, Jean Lacroix ;   
  • des médecins, comme le Dr René Biot et le Groupe Lyonnais d'Études Médicales, philosophiques et Biologiques ;
  • des juristes,  en particulier  deux doyens successifs de la  Faculté Catholique de Droit, Emmanuel Gounot et Maurice Chavrier, tous deux responsables d'associations familiales et pères de famille nombreuse.
Il y avait là toute une tradition, héritière du catholicisme social de Marius Gonin et du personnalisme d'Emmanuel Mounier, dont il ne faut pas oublier qu'il résida et enseigna à Lyon pendant la guerre jusqu'à son arrestation par la police de Vichy. 

D'autre part l'Institut Social, créé à la Faculté Catholique de Droit en 1944, avait chaque année à son programme des cours ou conférences sur tel ou tel problème concernant la famille.

En 1948, le doyen Emmanuel Gounot annonçant une série de conférences à l'Institut Social sur " La famille devant les sciences contemporaines " ajoutait : " première étape, espérons-le, vers la fondation d'une véritable chaire des sciences familiales ". 

C'était en 1948. Cette chaire ne fut jamais créée, mais une idée était lancée.  

Quelques années plus tard, en 1964, se constituait à la Faculté Catholique de Droit, un petit groupe de juristes, théologiens et canonistes, pour réfléchir sur les problèmes du mariage et du divorce.          

A la même époque, des médecins et des théologiens travaillaient sur le thème de la régulation des naissances (c'était avant la loi Neuwirth, et aussi avant l'Ency­ clique Humanae Vitae, à un moment où l'on espérait pouvoir exercer une influence sur la prise de position de l'Église).

Il y avait là des expériences de travail interdisciplinaire. L'erreur était de penser que le Droit ou la Médecine pouvait interpeller directement la théologie : nous avions oublié la nécessaire médiation de la philosophie.

Ce n'est pas de ces rencontres qu'est né directement l'ISF, mais elles montraient du moins le besoin d'un lieu de réflexion et de confrontation sur les problèmes de la famille, et elles étaient la preuve qu'il y avait des personnes prêtes à y travailler.

Or il y avait en ce temps-là à Lyon un responsable de la Pastorale Familiale qui nourrissait un projet beaucoup plus ambitieux: c'était le Père Christian Montfal­ con.

Comment a-t-il deviné que son projet pouvait m'intéresser ? Je ne sais pas, je sais seulement que nous nous sommes rencontrés. C’était en janvier 1965, chez Georges Cochet, avocat et enseignant comme moi en Droit de la Famille à la Catho. Christian Montfalcon nous a exposé son projet. J'y ai adhéré et c'est comme cela que tout a commencé ... même s'il a fallu du temps pour aboutir.

Notons l'année : 1965. C'est à cette date que sociologues et démographes, notamment Louis Roussel, situent le début de la rupture, constatée par la suite, à la fois dans la courbe démographique et dans les idées sur la famille. C'est en effet l'époque où les jeunes générations de l'après-guerre arrivent à l'âge adulte et refusent le modèle familial que leur proposent leurs parents.

Ce changement, que les sociologues ont analysé après coup, l'intuition de Christian Montfalcon l'avait pressenti. 

Son projet présentait, me semble-t-il, deux grandes caractéristiques, que je me plais à souligner car elles ont fait J'originalité de J'ISF :

  • D'une part il couvrait un domaine très étendu, non seulement le couple, le groupe familial, les problèmes biologiques et juridiques ... mais aussi la santé, l'hôpital, le corps, la vieillesse, la ville ... rien de ce qui est humain n'est étranger à la famille, donc ne devait être hors de la compétence de l'ISF.
  • D'autre part, le projet prévoyait un éventail très large de collaborateurs,  non seulement des universitaires de disciplines variées, mais aussi des hommes et des femmes de terrain, engagés dans J'action auprès de familles ou de jeunes. Pourquoi ? 

Voici comment, dans un document de 1967, nous présentions l’objectif :

 « L'ISF veut être un carrefour de rencontre et de confrontation entre spécialistes de  diverses sciences humaines  (médecins,  psychologues, sociologues, juristes  économistes, démographes, urbanistes, etc.) et philosophes et théologiens, et  avec ceux qui par leur profession ou par leurs engagements ont des responsabilités dans le domaine de l’action familiale et de l'éducation. Il veut notamment susciter une réflexion philosophique et théologique en fonction des données actuelles des sciences de l’Homme et des conditions concrètes de la vie des foyers ".

Réfléchir non pas à partir des principes mais à partir des réalités vécues par les familles et en découvrir le sens, telle voulait être dès l’origine la démarche de l’ISF.

Donc, à partir de 1965, se constitue, autour du Père Montfalcon, un petit groupe de personnes, toutes bénévoles (nous y trouvons déjà Albert Donval) et nous organisons de 1966 à 1968 quelques sessions, en cours du soir, pour tester les attentes du public. 

Nous le faisions dans le cadre de l'Institut Social car il nous fallait un cadre institutionnel, et nous nous baptisions d'abord " Institut Social, Section des Sciences Familiales ", puis " Institut des Sciences Familiales ". J'avoue que nous ne nous sommes posé aucune question d'épistémologie avant d'utiliser le mot " sciences ".

 

Le public a répondu très nombreux. Mais c'était un public d'adultes : professionnels de l’action sociale ou de l'éducation, militants associatifs, parents…

Or l'Université Catholique n'était pas prête à l'époque à accueillir un Institut s'adressant à un tel public. On avait alors une autre conception  de l'Université, la conception généralement admise : l'Université est faite pour des étudiants, c'est-à-dire pour des jeunes sortant du bac et préparant des examens. Un Institut qui s'adresse à des adultes ne peut pas être universitaire.

 

Devant cette position, faute d'une assise institutionnelle, sans moyens financiers, il était difficile de durer. Ajoutons que, après l'Encyclique Humanae Vitae, nous avions quelque peine à trouver des théologiens qui acceptent de travailler avec nous sur les problèmes de la famille.

Notre projet a donc été mis quelque temps en sommeil, un peu comme un embryon qui n’aurait pas trouvé de mère porteuse pour l’accueillir. Nous avons juste maintenu quelques cours à l'Institut Social.

Nous avons  pu le ressortir en 1971 : les circonstances étaient devenues plus favorables à la suite d'une série de changements, dans les mentalités, dans le Droit, dans les Universités.

1968 avait fait éclater au grand jour toutes les idées nouvelles sur la sexualité et les pratiques nouvelles de vie conjugale. Les théories de Reich sur la révolution sexuelle avaient fait des adeptes. On voyait se développer un phénomène qu'on

 a d'abord appelé " cohabitation juvénile  ", avant de devoir renoncer au qualificatif de juvénile quand les cohabitants ont avancé en âge. Il y eut aussi d'éphémères communautés sexuelles. 

Inquiétudes et interrogations se multipliaient comme le prouvent les thèmes d'un certain nombre de colloques ou de numéros de revues en 1971. Par exemple : "L'avenir du mariage monogame" ou "Le mariage contesté" ou " Finie la Famille?".

Parallèlement, notre Droit de la Famille, presque immuable depuis Napoléon, se mettait à bouger et des lois nouvelles ou en préparation nous annonçaient : une famille sans chef - une famille sans mariage - pendant que l'on commençait à débattre du divorce par consentement mutuel et de la libéralisation de l'avorte­ ment.

Plus que jamais apparaissait nécessaire l'existence d'un lieu où l'on puisse informer et réfléchir sans passion sur le sens de ces transformations.

Or des changements s'étaient produits dans les Universités en général et à la

Catho en particulier.

 Après 1968, l'Université française s'interrogeait sur son rôle dans une société en quête de sens. Qu'on se rappelle par exemple les articles de Paul Ricœur.

Le mot pluridisciplinaire était devenu à la mode. Et surtout, il n'était plus farfelu de parler d'adultes à l'Université. On commençait à penser que la formation ne s'arrête pas au diplôme, qu'elle doit être continue, permanente. La loi de 1971 consacrera cette idée et assurera le financement de sa réalisation.

 

L'Université Catholique, de son côté, avait entrepris une réflexion sur son devoir (Que de réunions n'avons-nous pas eu à l'époque !). Elle pensait qu'elle avait mieux à faire que de doubler l'Université d'Etat et de préparer aux mêmes diplômes.                                                                                

La Faculté de Philosophie envisageait de se transformer en un Institut des Sciences de l'Homme. Un Institut des Sciences de la Famille y aurait sa place car il n'est guère de domaine où se pose davantage le problème du sens de l'homme.

Le nouveau Recteur de la Catho, le Père Chevallier, est très ouvert aux innova­

tions. Le moment est favorable. 

Le Père Montfalcon rédige un papier (4 pages) intitulé modestement " Quelques notes pour une réflexion ". 

Le Recteur non seulement approuve, mais soutient le projet. Il réunit quelques directeurs d'unités pour que je puisse le présenter, car il faudra des professeurs de diverses disciplines. Le Président des Facultés Catholiques, Pierre Roiret, nous fait confiance.

Nous sommes en juin 1971. Il n'est pas possible de mettre sur pied un véritable Institut pour le mois d'octobre, mais nous décidons d'organiser quelques enseignements en cours du soir et des groupes de réflexion, en restant provisoirement dans le cadre de l'Institut Social.

 

Deux professeurs de la Faculté de Philosophie sont intéressés, Jean-Jacques Paquette, sociologue, et Jean-Claude Sagne, psychologue. Ils constitueront avec Albert Donval et moi la première équipe d’enseignants, très vite rejointe par une conseillère conjugale, Micheline Colin, et un médecin de l'Hôpital St-Joseph, le Dr Pierre-Marie Blanc.

 

Les participants aux cours cette première année sont nombreux ; les groupes de travail sont plus difficiles à faire fonctionner car il nous faut faire l'apprentissage  de l'interdisciplinarité.

Dès l'année universitaire 1972/1973, l'ISF, prend son autonomie vis-à-vis de l'Institut Social et se présente au sein de l'Université Catholique comme un Institut à part entière, même s'il est encore modeste. J'en deviens directeur, sans être nommée à ce poste : loi du premier occupant sans doute.

 

Cette année-là, une circulaire du Ministre de l'Education Nationale, Fontanet, ayant rendu obligatoire l'information et l'éducation sexuelles dans les écoles, le Secrétariat Général de l'Enseignement Catholique nous demande, par l'inter­ médiaire du Vice-Recteur, le Père Massot, un travail sur ce thème, travail qui fera l'objet d'une publication. Nous voyons dans cette demande une reconnaissance de notre existence et de notre compétence. 

A l'occasion de ce travail nous entrons en contact avec Albert Desserprit qui, assez rapidement, viendra à temps plein à l'ISF comme directeur-adjoint et contribuera activement à son développement. Joël Clerget, psychanalyste, vien­ dra un peu plus tard ... et bien d'autres que je ne peux nommer.

 

C’est en 1974 que nous nous déclarons comme un établissement privé d’enseignement supérieur et aussi comme organisme de formation permanente, puisque l’ISF sera l’un et l’autre

Commence ainsi l’existence officielle de l’Institut des Sciences de la Famille    dont nous pouvons par conséquent fêter, en 1994, le XXe anniversaire.

 

Là s'arrête l'histoire des origines que l'on m’a demandé de vous conter. La suite... si je voulais en parler, je serais interminable car mes souvenirs sont trop nombreux. Mais vous la voyez par ce Colloque : l'ISF a grandi et se porte bien. Il est resté fidèle à la double mission d'enseignement et de recherche que ses fondateurs ont voulu lui donner au sein de l'Université Catholique.

 

Emma GOUNOT