Le Collège doctoral de l'Unité de recherche Confluence : Sciences et Humanités organise son prochain colloque des doctorants le lundi 15 et le mardi 16 juin 2026. Un appel à communication est lancé.
Mots-clés : Dignité, solidarité, altérité, invisibilisation, violence, pouvoir, interreligieux, dialogue, perceptions
Argumentaire
En 2024, les doctorants de l’unité de recherche CONFLUENCE : Science et Humanités (EA 1598) plaçaient leur colloque biennal sous le thème de la relation, concept-clé pour une révolution civilisationnelle (Lestang, 2025). La richesse des interventions et la variété des champs ouverts laissaient présager d’une suite, que l’édition 2026 propose sous le thème : « Fraternité et liminalité. Réflexions contemporaines sur la perception de l’autre ». Qui donc est cet autre, et pourquoi est-il ainsi envisagé, voire dévisagé ? Quels mécanismes sont à l’œuvre dans les différents rapports établis avec lui, qu’ils soient cognitifs, socio-politiques, économiques, métaphysiques, etc. ? Parlant de L’expulsion de l’autre (Han, 2020) par exemple, Byung-Chul Han décrit une société contemporaine esquivant le face-à-face avec l’altérité. L’autre ainsi expulsé, rendu invisible, est rejeté, réduit aux catégories abstraites du migrant, du clandestin, de l’indésirable, ou dominé, contrôlé, classé. La violence de ces situations est aussi insidieuse que radicale.
S’interrogeant sur ce qui rend l’autre indésirable, Didier Fassin décèle une construction sociale et politique, liée à la perception de l’altérité comme menace (Fassin, 2022). Il s’agit comme d’une peine infligée sans jugement, sans possibilité de défense préalable. Le cadre global dénote du droit et de la politique, et donc de la force rationnalisée et légalisée, dont l’État est constitutif. L’on pense naturellement au monopole étatique de la violence dite légitime (Weber, 1959), ou à la violence symbolique chez Bourdieu (Genêt, 2014). De fait, l’État dispose du droit d’exclure, de déporter, de contrôler les corps via des lois et politiques, et il est douteux qu’il prenne le temps de réfléchir sur ses présupposés. De nombreux travaux (Cavanaugh, 2009, Katchekpele, 2016) ont ainsi mis en lumière que les prisons et les frontières sont, en tant que lieux de définition par excellence du pouvoir d’État, des espaces de légitimation de la violence, d’enfermement, de refoulement, de tri humain (Sloterdijk, 2000). Ils dévoilent une altérité contrôlée, contenue, servant les institutions de la puissance. Ces considérations renvoient aussi à des formes de sacralisation de l’espace : le pur séparé de l’impur, l’intérieur de l’extérieur.
On rejoint ici l’imaginaire de l’Ailleurs en tant que « composante géographique de l’altérité », incluant les représentations liées au dépaysement (où l’altérité peut prendre la forme de l’émotion via le sentiment d’étrangeté ou la saudade), à l’inconnu (avec des connotations tantôt négatives liées à la méfiance et à la peur, par exemple ; tantôt positives comme celles liées à l’espoir et les promesses de tous les possibles, ou celles portées par le mythe de l’Eldorado, par exemple). L’Ailleurs peut donc ainsi être perçu comme un lieu-autre mais aussi comme le lieu de l’Autre (Levy, 2013). L’accueil de l’autre supposant la possibilité d’un réaménagement, et donc une malléabilité et une plasticité de l’espace symbolique et politique, il n’est pas étonnant qu’il bénéficie d’un enthousiasme relatif de la part d’institutions dont la fixité est constitutive. La raideur des lois (Derrida, 1996) transparaît d’ailleurs lors de l’accueil des invisibles, de ce qui dérange, échappe (Levinas, 1961). La perception de l’autre croise ici les enjeux éthiques, politiques et existentiels de l’hospitalité.
Ces questions intéressent aussi la réflexion théologique, dont l’actualité ne saurait éluder le thème de la diversité et partant de l’altérité religieuse, expressions de la pluralité humaine dans un monde marqué par la mondialisation et les migrations. Ce défi intéresse en particulier les théologies comparatives et des religions, où la diversité n’est pas réduite à un simple fait sociologique, mais perçue comme une richesse fondamentale. Michel Younès voit par exemple dans la diversité religieuse une différence irréductible qui structure notre rapport à l’autre (Younes, 2012) ; Francis Xavier Clooney présente la théologie comparative comme un outil majeur d’apprentissage qui valorise la rencontre et l’enrichissement mutuel à travers la foi d’autrui (Clooney, 2010). Ces questions ont été honorées par le magistère du pape François (François, 2019) (en l’occurrence l’encyclique Fratelli tutti (François, 2020), et posées comme des lieux de dialogue authentique en vue de la paix. Contre l’indifférence qui isole, enferme l’individu dans l’égoïsme et invisibilise l’autre devenu innommable, François appelle à une « culture de la rencontre » qui construit des ponts, ouvre des fenêtres sur les valeurs de l’autre et abolit les murs des préjugés (François, 2013). Dans son analyse de la question migratoire dans le Magistère social de l’Église, Jacques-Benoit Rauscher (2024) s’inscrit dans cette matrice, montrant comment le discours des papes révèle une tension profonde dans les sociétés modernes entre la crainte et l’accueil de l’autre. Ouvrant de nouveaux horizons à la lumière de la théologie morale, il invite lui aussi à réfléchir sur la nécessité de construire des ponts plutôt que des murs.
Pour autant, le mur et la frontière participent-ils absolument d’une rationalité de la méfiance et de la violence ? Des théoriciens comme Rey (2014), Delsol (2020) ou encore Akotia (2014) insistent sur les fonctions ambivalentes de ces notions. Le mur et la frontière délimitent l’espace, ils servent à la protection et à la séparation entendues non pas comme hermétisme, mais marqueur d’identités. Entre le clos et l’ouvert (Bergson, 1932), les frontières poreuses ici décrites reproduisent la qualité des tissus : elles sont des lieux d’apports nourriciers autant que de filtrage, donc des lieux de contact et de mise en relation voire en tension. La frontière introduit ainsi une distance dans la proximité ; et vice-versa : l’imaginaire, reposant sur le mythe, se fait souvent l’écho de paradoxes. Elle est en tant que telle un entre-deux, un metaxu (Gabellieri, 2021). Le mur, dans un tel contexte orienterait l’imaginaire non plus vers l’espace de repli, mais vers la condition matérielle de l’ouverture à une autre réalité. Il serait un pont. Simone Weil, méditant sur le miracle grec (Renan), écrivait à ce sujet : « La Grèce n’a travaillé qu’à construire des ponts. Toute sa civilisation en est faite (…). Nous avons hérité de ces ponts. Nous en avons beaucoup surélevé l’architecture. Mais nous croyons maintenant qu’ils sont faits pour y habiter. Nous ne savons pas qu’ils sont là pour qu’on y passe ; nous ignorons, si l’on y passait, qui l’on trouverait de l’autre côté » (Weil, 1940) . Peut-être est-ce là, de l’autre-côté, que se trouve l’autre véritable, tel que l’on ne l’a peut-être jamais rencontré.
1 - Axe philosophique : l'altérité
La philosophie occidentale a souvent pensé les catégories comme des pôles contraires voire antagonistes. Héritière des pensées du concept et du système, elle était amenée à figer le réel, empêchant par là-même la rencontre de l’altérité. À cette aune, le mur, la frontière ou la barrière maintenaient l’Autre à distance, réaffirmant une séparation qui ne s’est souvent estompée que sous la forme de l'envahissement et de l’asservissement impérialiste ou colonial.
Si l’idée de synthèse, qui participe à bien des égards du modèle d’absorption de la diversité, a parfois été évoquée comme une tentative d’intégration de l’altérité, la redécouverte de « l’entre » et des limites, en tant que milieux de rencontre, ouvre de nouveaux champs d'exploration pour un regard éthique de et sur l’Autre. Il en est de même des pensées contemporaines de la polarité, souhaitant dépasser le dualisme pour accéder à des catégories relationnelles. Ces ressources intéressent la philosophie contemporaine, pour laquelle la rencontre demeure encore à l’horizon. Celle-ci devra alors se positionner quant aux oppositions et contradictions, à envisager comme des lieux de séparation ou comme l’expression de polarités, de la pensée et du réel. Il y a là un chemin pour repenser le rapport à l’altérité dans la pensée contemporaine.
2 - Axe théologique : fraternité
En théologie, la question de la fraternité, de l’altérité, du dialogue et de la rencontre apparait comme question fondamentale. Le terme frère apparait plus de mille fois dans les Écritures. L’altérité se présente comme un fil conducteur dans la pensée chrétienne malgré les tensions dans les lectures et les attitudes diverses à travers l’histoire. Dans notre époque contemporaine, surtout avec son encyclique Fratelli Tutti, le pape François replace la fraternité, le dialogue et la rencontre au centre de la réflexion théologique et de l’agir humain dans un contexte marqué par la « mondialisation de l’indifférence ». En outre, et surtout avec Nostra Aetate, déclaration du concile Vatican II (1962-1965) sur les relations de l’Église catholique avec les religions non chrétiennes, la rencontre et le dialogue interreligieux deviennent une piste inévitable pour la théologie chrétienne contemporaine
3 - Axe socio-politique : du devenir des frontières
Les frontières ne cessent de se multiplier dans le monde contemporain. Elles ne sont pas seulement terrestres, visibles, architecturales. Invisibles, elles se révèlent être des limites raciales, ethniques ou religieuses. L’on assiste également à la disparition du sens « moral » de la frontière, entendue comme autolimitation, retenue, mesure, au profit de celui fixé par l’État moderne où l’autre est le plus souvent assimilé à l’ennemi (hostis), bien plus qu’à l’hôte (hospes). Or, en pensant la liminalité selon la dimension de la peur, le champ politique (au sens large) met l’altérité en récit en la traduisant en termes de polarisation entre des visions du monde dites irréconciliables. L’Autre est alors stigmatisé, méprisé voire maltraité, et subit des actes et des discours de haine et de rejet. L’Autre-ennemi devient, un peu partout et à des échelles diverses, le bouc-émissaire d’une altérité qui, perçue comme menaçante, conduit au repli identitaire. Serait-on pour autant face à la disparition de la figure de l’Autre-hôte dans le discours politique et médiatique contemporain ? L’altérité mènerait-elle nécessairement au conflit ? Et si au contraire, saisir les représentations de l’Autre dans le discours (socio/géo)-politique et plus largement dans les récits était susceptible d’ouvrir la voie vers le rapprochement ? (Chareaudeau, 2014, 2023)
Bibliographie indicative
- Amilhat-Szary, Anne-Laure, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui… et demain ?, Paris, PUF, 2024.
- Akotia, Benjamin, Le buisson que le feu ne brûle pas, Abidjan, Éditions de l'UCAO, 2014.
- Bergson, Henri, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1932/2013.
- Cavanaugh, William, Torture et Eucharistie, Paris, Ad Solem & Cerf, 2009.
- Chareaudeau, Patrick, Le discours politique. Les masques du pouvoir, Limoges, Lambert-Lucas, 2014.
- Chareaudeau, Patrick, Le sujet parlant en sciences du langage. Contraintes et libertés. Une perspective interdisciplinaire, Limoges, Lambert-Lucas, 2023.
- Clooney, Francis Xavier, Comparative theology: deep learning across religious borders, Oxford, Blackwell Publishing, 2010.
- Delsol, Chantal, Le crépuscule de l’universel, Paris, Cerf, 2020.
- Derrida, Jacques, Hospitalité (1996), Paris, Seuil, 2021.
- Fassin, Didier, Vies invisibles, morts indicibles, Paris, Collège de France, 2022.
- François, Ahmad al-Tayyeb, Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abu Dhabi, 04 février 2019.
https://www.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco_20190204_documento-fratellanza-umana.html - François, Fratelli tutti, Lettre encyclique sur la fraternité et l’amitié sociale, Assise, 03 octobre, 2020.
https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20201003_enciclica-fratelli-tutti.html - François, Homélie du pape François lors de sa visite à Lampedusa, 8 juillet 2013. https://www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2013/documents/papa-francesco_20130708_omelia-lampedusa.html
- Gabellieri, Emmanuel, « L’idée de métaxologie ». Transversalités, 2021/2 n° 157, 2021. p.135-152.
- Genêt, Jean-Philippe. « À propos de Pierre Bourdieu et de la genèse de l'État moderne ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2014/1 N° 201-202, 2014, p. 98-105.
- Han, Byung-Chul, L'expulsion de l'autre : Société, perception et communication contemporaines, trad. de l’allemand par O. Mannoni, PUF, 2020.
- Katchekpele, Léonard Amossou, Les enjeux politiques de l’Église en Afrique. Contribution à une théologie du politique, Paris, Cerf, 2016.
- Lestang, François (dir.), In-évidence de la relation ? Personnes, réseaux, ressources, Paris, Vrin, 2025.
- Levinas, Emmanuel, Totalité et infini (1961), Paris, Librairie Générale Française, 2021.
- Lévy, Jacques - Lussault, Michel (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2013.
- Louguet, Isabelle, « Le mur comme symbole », La chaîne d’union, 2014/3 N° 69, 2014, p. 78-83.
- Mostfa, Ali (dir.), Discours et stratégies d’altérité. Regards et analyses croisés, Paris, L’Harmattan, 2021.
- Rauscher, Jacques-Benoit, Les frontières d’un discours. Les papes et l’accueil de l’étranger, Paris, Cerf, 2024.
- Rey, Olivier, Une question de taille, Paris, Stock, 2014.
- Simmel, Georg, « Pont et porte » tr. par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, dansSimmel, Georg, La Tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988.
- Sloterdijk, Peter, Règles pour le parc humain (2000) Paris, Mille et une Nuits, 2010.
- Weber, Max, Le savant et le politique (1959), Paris, Plon, 1959.
- Weil, Simone, L’Iliade ou le poème de la force (1940), Paris, Payot & Rivages, 2021.
- Younès, Michel, Pour une théologie chrétienne des religions, Paris, Desclée de Brouwer, 2012.
- Wunenburger, Jean-Jacques, « Imaginaires des frontières : symbolique de l’entre-deux », Esprit critique, vol. 33-1, mai 2023.
Format des propositions
Les propositions de communication devront être envoyées en format Word comportant le nom, le prénom, le rattachement institutionnel, le titre de la communication, les coordonnées de l’auteur (adresse e-mail) et un résumé d’environ 300 mots en français (document Word ou Open Office, Times New Roman 12, interligne 1,5).
Les communications s’effectueront en français et elles auront une durée de 20 minutes de présentation et 10 minutes d’échange.
Les communications inédites seront susceptibles de faire l’objet d’une publication.
Membres du comité scientifique
François Lestang (Professeur, Faculté de théologie - UCLy), Anda Fournel (Ingénieure de recherche, UR Confluence : Sciences et Humanités - UCLy), Émilie Tardivel (Maître de conférences, Faculté de théologie catholique - Université de Strasbourg), Maria-Laura Moreno-Sainz (Maître de conférences, responsable du Groupe de recherche (3) « Culture(s), langue, imaginaires » de l’UR Confluence : Sciences et Humanités - UCLy), Joseph Kokou Mawué-Yram Laba (Doctorant en philosophie, UCLy), Jad Moufarrej (Doctorant en théologie, UCLy), João Paulo Batista (Doctorant en théologie, UCLy), Lorenza Zucchi (Doctorante en philosophie, UCLy).
Membres du comité d'organisation
François Lestang, Najate Dagron, Joseph Kokou Mawué-Yram Laba, Jad Moufarrej, João Paulo Batista, Lorenza Zucchi.