Présentation du numéro
Des trois personnes de la Trinité, l’Esprit saint est la plus difficile à appréhender en soi. Aussi le comité de rédaction a-t-il choisi de l’aborder par ses effets ; effets qui apparaissent paradoxaux : l’invoque-t-on pour conserver ou pour réformer ? Lors du concile de Jérusalem, la formule d’Ac 15, 28 : « L’Esprit saint et nous-même » pose un acte d’autorité décisif mais, par ailleurs, tout au long des vingt siècles écoulés, de nombreux mouvements millénaristes chrétiens se sont réclamés de l’Esprit saint pour innover, voire révolutionner.
Il convenait, dans un premier temps, de revenir à la source néo-testamentaire : l’analyse des Actes des Apôtres que propose François Lestang montre comment s’y articule autorité apostolique et présence du Saint-Esprit, garant de l’unité de l’Église : la théologie lucanienne de la mission de l’Église se cristallise dans la formule : « l’Esprit saint et nous ». Toute ecclésiologie se construit non seulement à partir de la christologie mais également en lien avec la pneumatologie. Jean-François Chiron examine la diversité des tonalités de la référence à l’Esprit selon les confessions chrétiennes : soit qu’elles insistent sur l’Esprit comme facteur de liberté et initiateur de réforme soit, comme le fait J. Zizioulas, qu’elles le considèrent garant eschatologique de la structure institutionnelle.
Si l’Esprit saint travaille au cœur des institutions, il est aussi celui qui habite l’âme des fidèles ; les écrits des mystiques en portent témoignage. Élisabeth Boncour à travers une lecture du Mirouer des simples âmes de Marguerite Porète, manifeste comment l’Esprit d’Amour en transformant et consumant l’âme la reconduit à sa Source.
Principe de réforme ou de conservatisme ? La fonction de l’Esprit est ambivalente. Isabelle Chareire analyse ce paradoxe qui donne lieu à deux postures théologiques qui orientent vers l’un et l’autre modèle ; privilégiant la ligne innovatrice plutôt que celle de la réintégration unitive, elle propose alors de le comprendre comme Esprit de reconnaissance. Le Saint-Esprit, tout comme la Sagesse dans le Premier Testament, ouvre à l’universel. C’est dans cette perspective que Pascal Marin propose les ressources d’une « grammaire du Saint-Esprit » pour l’anthropologie philosophique ou comment raviver le sens de l’homme au profit d’une culture en train de le perdre.
Dans les Mélanges, Pierre Gire propose une réflexion sur le concept de dignité humaine et dans les Chroniques régionales Laure Solignac propose une analyse de l’anthropologie d’Irénée de Lyon et de Bonaventure.
Outre les habituelles recensions, les Notes bibliographiques proposent deux chroniques : Philippe Abadie présente quelques études récentes sur l’Ancien Testament et, en cette année où l’on célèbre les cinq cents ans de la Réformation, Daniel Moulinet honore l’actualité des nombreuses publications autour de Martin Luther. Pour des raisons techniques, nous n’avions pu publier la liste des publications des enseignantes et des enseignants dans le premier numéro de l’année ; nous publierons donc celle de 2016 avec celle de 2017, dans la livraison d’avril 2018.
Résumés des articles du second volume du 22ème tome de la revue Théophilyon
François LESTANG - Esprit saint et institution dans les Actes des apôtres
« Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous de ne rien vous imposer, si ce n’est… » (Ac 15,28)
Quel rapport peut-on établir, dans les Actes des Apôtres, entre autorité apostolique et présence de l’Esprit saint ? L’une des deux a-t-elle la précédence sur l’autre ? Pour étudier ces questions, il faut remonter au début de l’oeuvre lucanienne pour y étudier la manière de présenter l’action de l’Esprit de Dieu au long de son diptyque, d’abord dans les personnages, comme force prophétique, puis en tant que personne, l’Esprit allant jusqu’à intervenir pour diriger ou pour bloquer la mission paulinienne. On constate aussi que l’expression d’une plénitude de l’Esprit, assez courante dans ces textes, n’habilite pas à un ministère de gouvernement, et que l’institution à un ministère, qu’il soit d’apôtre, d’évangéliste ou d’ancien n’est pas narrativement liée à la présence de l’Esprit. Mais dans le discours réflexif sur cette institution, l’autorité fait bien intervenir l’Esprit comme acteur principal de ce don.
Un deuxième moment de l’étude parcourt les différentes effusions de l’Esprit au long du livre des Actes, pour y comprendre le lien entre l’autorité de l’Esprit et l’unité de l’Eglise. Que ce soit à Jérusalem, où la communauté primitive vit un partage des biens inspiré et garanti par l’Esprit, ou dans les déplacements des frontières et des modalités de la mission, en Samarie, dans la plaine côtière ou en Asie mineure, l’Esprit saint se manifeste à la fois comme celui qui permet l’unité de la communauté et celui qui manifeste aux disciples l’au-delà de leurs compréhensions, les déplaçant intérieurement et extérieurement, et ouvrant l’Eglise au-delà des frontières ethniques. Là encore, le discours rapporté manifeste à quel point la formule « l’Esprit Saint et nous » caractérise la mission de l’Église lucanienne.
Jean-François CHIRON - Esprit saint et Église : appel à la réforme ou légitimation du statu quo ?
Il est permis de se demander si, dans l’histoire de la théologie, l’Esprit Saint a été invoqué pour susciter et soutenir des mouvements de réforme de l’Église, ou au contraire pour légitimer un statu quo institutionnel. Les différentes confessions chrétiennes ont à cet égard des traditions différentes, la perspective protestante soumettant radicalement l’Église à la liberté de l’Esprit. Un auteur comme Y. Congar a voulu, à la fin de sa carrière de théologien, faire une place plus grande à l’Esprit Saint dans l’Église, prolongeant et approfondissant les intuitions de Vatican II, et cela dans une perspective de réforme. Mais il apparaît qu’une ecclésiologie aussi pneumatologique que celle de J. Zizioulas semble récuser tout appel à l’Esprit dans une perspective de réforme de ce qui, dans l’Église, est véritablement structurel. Il s’avère donc que la référence à l’Esprit peut, quant à son action sur l’Église, prendre des intonations bien différentes.
Élisabeth BONCOUR - L’Esprit Saint comme principe réformateur chez Marguerite Porète
L’Esprit-Saint est, sous diverses appellations traditionnelles telles l’Amour ou la Charité, présent dans le Miroir de Marguerite Porète. Celle-ci lui donne d’abord un rôle conducteur : il est celui qui permet à l’âme du fidèle de se dépouiller de tout ce qui revêt la finitude circonscrite du créé afin de cheminer vers l’Absolu. Cette pérégrination de l’âme mue par la grâce de l’Esprit s’achève par son inhabitation en l’âme qui, enflammée par l’amour divin, se consume en lui et s’y unit.
Isabelle CHAREIRE - L’Esprit de reconnaissance. L’ambivalence de l’Esprit saint et son rapport à la médiation christique
Le rôle de l’Esprit nous apparaît ambivalent : il accomplit une révélation qui attend sa plénitude, il unit là même où il distingue et c’est au lieu même de la singularité qu’il universalise. Cette ambivalence suscite deux postures théologiques : l’une qui oriente le travail de l’Esprit selon une visée de réintégration unitive à laquelle correspondent des trajectoires selon un modèle conservateur et l’autre qui, au contraire, souligne sa volonté innovatrice et privilégie des mouvements de rupture réformatrice. Néanmoins, la distinction est à subtilement penser. Pour approfondir ce paradoxe, on recourt ici à la notion de kénose telle qu’elle est mise en œuvre par Serge Boulgakov ; cet éclairage permet de comprendre que l’Esprit est essentiellement reconnaissance. Il convient alors de reprendre les multiples résonances que Paul Ricoeur a su faire jouer à cette notion pour comprendre l’enjeu de cette dialectique entre conservatisme et réforme que l’on attribue à l’Esprit saint.
Pascal MARIN - La grammaire du Saint-Esprit et son actualité pour l’anthropologie philosophique
L’universel de mode scientifique a fait la preuve de son incapacité à prendre en considération les enjeux de vie de l’existence humaine. Il promeut bien au contraire à présent une dissolution du sens de l’homme dans le vivant et la machine. Un autre sens de la rationalité pour un universel à visage humain doit donc être promu aujourd’hui. L’article explore pour cela les conditions d’usage des ressources de la sagesse biblique pour l’anthropologie philosophique.
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