Inauguration de l'Institut Richelieu : étudier le retour de la géopolitique

L’UCLy a inauguré le lundi 12 octobre 2026 l’Institut Richelieu, une nouvelle entité de formation et de réflexion aux grands enjeux géopolitiques contemporains. Sa singularité : croiser l'analyse géopolitique avec la perspective de l'Histoire, pour dépasser le commentaire à chaud de l'actualité.

« Comprendre les crises mondiales qui façonnent notre société, ce n’est pas un simple exercice intellectuel » a expliqué Grégory Woimbée, Recteur de l’UCLy. « C’est devenu un exercice de responsabilité civique. » C’est avec cette perspective qu’a été pensé l’institut, un endroit de rencontre entre chercheurs, étudiants et société civile. « La mission d’une université face aux crises n’a pas changé depuis notre fondation en 1875 » ajoute Grégory Woimbée. « Comprendre, interroger, questionner, former… Former des citoyens éclairés. »

« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. » Les amateurs d’Histoire connaissent bien cette phrase de Marc Bloch, immense historien et résistant lyonnais. Mais Julien Guinand, Doyen de la Faculté des Lettres et Civilisations de l’UCLy, en a rappelé lors de l’inauguration de l’Institut Richelieu la suite, moins souvent citée : « il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent. »

C’est là que se trouve la raison d’être de l’Institut Richelieu, inauguré le lundi 12 octobre. Cette entité, adossée à la Faculté de Lettres et Civilisations, a pour but de proposer des formations au croisement de l’Histoire et de la Géopolitique, chaque discipline venant faciliter la lecture de l’autre. Il propose aujourd’hui trois diplômes universitaires : Histoire et Géopolitique des crises et conflits contemporains, Histoire et Géopolitique de l’Europe médiane et orientale et Histoire et Géopolitique des mondes méditerranéens. « L'objectif est de former les étudiants à une approche de la géopolitique qui soit attentive à la complexité du monde » explique Sophie Gueudet, directrice pédagogique de l'Institut.

Plaidoyer pour un « réarmement intellectuel »

Et quelle complexité ! Notre société fait aujourd'hui face à des bouleversements qui peuvent nous sembler aussi violents qu’incompréhensibles. Pourtant « aucune crise ne surgit du jour au lendemain » souligne Julien Guinand. Ce constat porte une promesse : les crises qui bouleversent notre monde peuvent être comprises, et pas seulement subies.

Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis et aux Nations Unies et membre du comité de pilotage de l’Institut Richelieu, y voit l’outil d’un « réarmement intellectuel » des citoyens afin de se préparer aux crises. Le général Hervé Pierre, lui aussi membre du comité, va dans son sens : « il faut savoir utiliser tous les outils possibles pour déjouer les plans de nos adversaires. »

À travers l’étude et l’analyse, il devient possible de restaurer notre capacité d’action et de défendre des valeurs qui passeraient presque pour obsolètes : l’humanisme, la justice sociale ou la paix… C’est une véritable profession de foi de l’Institut Richelieu, comme la résume Grégory Woimbée : « Comprendre et agir. Au service du bien commun et de la paix. »

Un comité d’experts

La formation et l’expertise de l’Institut Richelieu s’appuient sur les éclairages d’un comité d’experts, composé à la fois de professeurs de l’UCLy et de membres de la société civile. Il comprend notamment Gérard Araud (ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis et aux Nations Unies) et le général Hervé Pierre (conseiller Armée de Terre auprès du Premier Ministre et professeur à l’Ecole de Guerre).

Pour ses recherches, l’Institut se penche aujourd’hui sur trois grands axes : « Penser la grande stratégie », « les limites de la force » et « la puissance française en question ».

Le retour de la géopolitique

 « Il n’y aura pas de miracle géopolitique. » Ce constat, Gérard Araud l’assène comme une douloureuse évidence lors de l’inauguration de l’Institut. Diplomate de carrière, il a vu au fil des années les règles du jeu changer sous ses yeux.

« Si vous m’aviez demandé en février 2022 si Poutine allait envahir l’Ukraine, je vous aurais répondu bien évidemment que non ! » reconnaît-il, avec sa franchise habituelle. « Nous pensions, nous européens, que la géopolitique avait été renvoyée dans l’ombre. Une ombre qu’elle n’aurait jamais dû quitter puisque nous l’associions aux malheurs infinis du XXème siècle » observe le diplomate. Pourtant, l’impensable s’est produit et l’invasion de l’Ukraine a marqué la fin définitive d’un « âge d’or » occidental. « Nous avons été prisonniers de nos conceptions. La guerre était un archaïsme que l’Europe pensait avoir définitivement rejeté. » Inutile donc d’espérer un retour à la Pax Americana…

Avec l’émergence de la Chine, de la Russie et le retrait des Etats-Unis, les nouveaux rapports de forces qui dominent désormais la scène mondiale sont là pour rester. « Aujourd’hui nous sommes revenus au monde de nos ancêtres, incertain et désordonné… Un monde de la géopolitique où le plus fort dicte sa loi au plus faible. Pour nous les européens c’est un déchirement. »

Encadré : Perspective, la lettre de l’Institut Richelieu

L’Institut Richelieu a vocation à entrer en dialogue au-delà du monde académique, avec la société civile.

Perspective, sa newsletter mensuelle, a vocation à devenir un rendez-vous mensuel proposant un regard européen sur les grands enjeux du monde, avec une attention particulière à l’histoire, au temps long et aux questions géopolitiques.

Une paix ni simple, ni impossible

Malgré ce constat de rupture, le monde géopolitique que le décrit Gérard Araud n’est pas sans espérance. « D’un côté cette décennie marque le retour de la guerre, mais de l’autre elle en marque aussi l’échec » observe-t-il. « La Russie échoue en Ukraine, les Etats-Unis ont échoué en Iran… La guerre n’est pas efficace ! Pour moi comme diplomate cela veut aussi dire qu’il faut apprendre à négocier. »

Dans ce nouveau monde géopolitique, la force est plus que jamais nécessaire, mais ses objectifs ne se limitent pas à la victoire militaire. « Les armes parlent lorsqu’on ne peut pas faire autrement » admet le Général Hervé Pierre. « Mais dès qu’elles se taisent, le soldat doit savoir laisser la place au diplomate. La guerre absolue, hors du champ politique, est la pire des choses. »

Mais ce dialogue exige lui aussi des adaptations douloureuses aux réalités pragmatiques de la géopolitique. « La politique internationale, c’est forcément un compromis » avance Gérard Araud, en référence à une possible fin de la guerre en Ukraine. « Même s’il est difficile pour les européens de négocier avec un criminel de guerre… Il faut toujours négocier ! Si nécessaire, il faut négocier avec le diable. Et si vous négociez avec lui, vous risquez d’avoir à faire des concessions. »

Mais là encore, l’Histoire apporte son lot de perspective à la géopolitique... Notamment sur le rôle de la France ! « Si Lille et Perpignan sont françaises, ce n’est pas parce qu’elles l’ont demandé » s’amuse le diplomate, « donc ne jouons pas les vierges effarouchée ! »

Mais pourquoi... Richelieu ?

Si la littérature a façonné son image en adversaire des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, le cardinal Richelieu (1585-1642) fut surtout un homme d’État confronté aux bouleversements et aux équilibres complexes de son époque. Son parcours et son action témoignent des rapports de force politiques, religieux et militaires qui traversaient le XVIIe siècle.

Un nom qui fait ainsi écho à la vocation de l’Institut : analyser les rapports de puissance à la lumière de l’Histoire.

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