XXI-1 - Le recours aux Pères - Enjeux et débats (2016)

Créé le 12 septembre 2016

SOMMAIRE

Résumés des articles du dossier


Gilbert Dahan, L’exégèse médiévale de la Bible et les Pères. Tradition, progrès, liberté

L’exégèse biblique des xiie et xiiie siècles est une exégèse innovante : tout en se situant dans le prolongement de l’exégèse des Pères et des auteurs du haut moyen âge, partant de l’idée que l’Écriture exige un travail infini d’interprétation, elle se situe dans une démarche de transmission (du Christ aux Apôtres, des Apôtres aux Pères, des Pères aux maîtres) et de progrès, comme l’affirme un beau texte d’Henri de Gand. Trois termes peuvent caractériser cette exégèse : tradition, progrès, liberté. Tradition – en se rattachant à l’enseignement des Pères ; progrès – en mettant au point des méthodes qui font de l’exégèse une science ; liberté – en favorisant l’approfondissement continuel du donné scripturaire, en s’affranchissant quand il le faut des axes déterminés par les auteurs patristiques et en ne s’inscrivant pas dans une exégèse normative. Les formes mêmes développées aux xiie et xiiie siècle, notamment la questio et l’exégèse « alternative » permettent de discuter les thèses des Pères, voire de mettre en lumière leurs oppositions. Il semble que l’on atteigne au xiiie siècle un sommet dans l’histoire des études bibliques, en unissant science et démarche confessante, tradition et progrès nécessaire.

 

Marie-Anne Vannier, Eckhart et Augustin

Augustin est l’auteur avec lequel Eckhart dialogue tout au long de son œuvre, non pas tant de manière conventionnelle en raison de l’importance qui est la sienne à son époque, qu’en reprenant et en réinterprétant ses intuitions principales : l’intellectus fidei, la lecture de l’Écriture, la place de l’image de Dieu, la compréhension de la Trinité, la filiation divine…Le Thuringien consacre à l’évêque d’Hippone l’un de ses premiers sermons qu’il reprend dans le Sermon  16b, où il présente Augustin comme le modèle de la culture antique, celui qui a excellé dans les trois branches principales de la philosophie, qui a su articuler foi et culture et qui est l’expression même de l’homme noble, qui est à la fois Lesemeister  et Lebemeister, car il vit déjà la filiation divine.

 Daniel Moulinet, Les Pères de l’Église : un moyen de réformer l’éducation et la société ?

Au milieu du XIXe siècle, une polémique surgit dans l’Église de France : la “querelle des classiques” initiée par l’abbé J. Gaume : il appelle à donner la première place, voire un quasi-monopole, aux écrits des Pères dans les programmes des écoles. Cela procède d’un désir de rechristianiser la France en revenant à ce qu’il pense être l’école du Moyen Âge, excluant les classiques de l’Antiquité au profit des écrits chrétiens. En face de lui, l’abbé J.-Fr. Landriot défend la culture classique. Au-delà, c’est de la place de l’Église dans la société dont il s’agit et du dialogue entre le christianisme et la civilisation profane.

Élie Ayroulet, La réception de Maxime le Confesseur à l’époque contemporaine

En 1941, la publication de l’ouvrage de H. U. von Balthasar, Kosmische Liturgie, allait marquer dans l’Occident latin la redécouverte de la pensée de Maxime le Confesseur (580-662). Dans cet article, nous nous proposons d’examiner la manière dont s’est faite, depuis lors, la réception de cette pensée. Après avoir résumé quelques travaux majeurs qui, à la suite de celui de Balthasar, permirent d’illustrer l’envergure de la réflexion maximienne, nous examinerons la controverse née dans les années 1970 suite à la mise en perspective par certains de la pensée maximienne avec celle de Thomas d’Aquin. Nous essayerons de relever ce que la polémique à ce sujet cache quant à la façon de recevoir et de lire les textes maximiens. Cela nous conduira à examiner comment aujourd’hui certains auteurs tentent de sortir de ce qui pourrait se révéler comme une impasse, en proposant une méthode de lecture des œuvres maximiennes per se. 

Dominique Waymel,  Interculturalité  Joseph Ratzinger et le paradigme patristique
J. Ratzinger s’est saisi de la question cruciale de la rencontre de la foi et de la culture en élaborant une réponse qui veut faire face à ce qu’il appelle la dictature du relativisme. La fréquentation assidue des Pères lui a permis de saisir combien l’interculturalité est au cœur de la manière dont ceux-ci ont pratiqué l’évangélisation. Cependant, les Pères ont procédé de façon non réflexe : aucun d’entre eux n’a établi une théorie systématique d’une évangélisation par interculturalité. C’est pour cela que le recours de J. Ratzinger aux Pères de l’Église ne consiste pas à privilégier tel ou tel Père dans une analyse en détail. C’est plutôt le mouvement de la pensée théologico-philosophique de la patristique dans son ensemble qui est ce qui importe pour lui. Mais il a compris qu’à l’époque actuelle, il était nécessaire d’élever la méthodologie des Pères, non réflexe, mais paradigmatique pour toute époque future, à la conscience réflexe. C’est à ce niveau-là que se situent ses études sur la rencontre de la foi et des cultures.

Dans ses contributions, il examine à nouveau frais le concept de culture, contestant la manière dont les sciences humaines l’ont délibérément coupé de la religion. Le théologien n’accepte pas la violence fait aux textes culturels des peuples qui jusqu’à la modernité ont toujours été porteur d’une référence à Dieu. Il soutient donc que s’il n’y a pas de foi sans culture, il n’y a pas de culture sans foi ou au moins sans ouverture à la transcendance. Dans la mesure où la foi ne se présente pas à une culture à l’état pur, mais étant elle-même portée par une culture, il met en lumière la réelle réciprocité qui s’opère entre la culture porteuse de la foi et la culture qui accueille.