Savoir et vérité dans la recherche - Foi et Raison - Paradoxes sur la transmission - Le crépuscule du politique

Créé le 15 juin 2015

La revue de l'Université Catholique de Lyon - juin 2015 - n°27


Eloge de la transmission


« La transmission échoue donc souvent : la liberté, le goût du risque et l’insatiable quête de la vérité la défient », écrit Catherine Chalier dans un livre magnifique intitulé : Transmettre de génération en génération[1].

Nous vivons au sein d’une société d’information et de communication où règne, en maître absolu, le transfert multidirectionnel des signes et des messages dans un univers plat de connexions infinies[2]. Ainsi s’efface progressivement la transmission éducative séculaire (le fait de confier à d’autres que soi un héritage immémorial pour le faire fructifier de mille manières) qui, d’une génération à l’autre, renouvelle de multiples héritages prestigieux acquis, au fil du temps, par le labeur des hommes.

L’étymologie latine de la transmission, considérée en sa signification générale, évoque à l’esprit les notions de trajet, de traversée, de passage …, se référant à des champs disciplinaires spécifiques et à des pratiques humaines distinctes. Il est aujourd’hui un constat qui force l’approbation : la transmission éducative (des héritages philosophiques, religieux, pédagogiques, éthiques, des faits historiques déterminants) est en crise en raison des multiples soupçons dont elle se trouve affectée. Considérée depuis le cartésianisme comme un facteur d’immobilisme de la pensée, la transmission éducative est identifiée à un pouvoir normatif autoritaire qui stérilise la liberté des individus et des groupes, sachant que tout homme a la capacité de faire pour lui-même sa propre expérience de l’existence et de la vérité. Ce qui s’impose désormais dans la post-modernité, sur fond d’une extraordinaire explosion technologique, ce sont ces nouveaux pouvoirs devenant incontrôlables : l’information, aux origines métissées, absorbée dans la multiplicité des messages en partie invérifiables et la communication consommée dans la dissémination indéfinie de ses formes.

Dans une société comme la nôtre, il est salutaire que chacun puisse se convaincre que le monde ne commence pas avec soi. Le lien des générations reste décisif pour la construction du corps social et de son histoire. En absence de transmission éducative, il n’est nul héritage de connaissance, de valeurs, de techniques, de modes de vie … Sur la terre des hommes, la création « ex nihilo » n’a pas droit de cité. Sans la transmission éducative, il n’est point de possibilité d’un processus d’humanisation dans l’inachèvement de l’histoire. Elle n’est nullement la répétition d’un passé, mais un dynamisme d’inspiration pour une créativité toujours renouvelée dans l’existence. Elle affranchit chacun de la tyrannie de l’actualité et de l’événementiel, de l’absolutisation du moment et de la situation. Elle rend possible la capacité de distanciation critique par la mémoire, qu’elle ne cesse de nourrir. Mieux, elle apprend à tous le sens du temps et de la précédence (du don) dans l’humanité qu’elle protège contre la force destructrice du destin.


Pr. Pierre Gire, directeur de la Recherche


[1] Chalier C., Transmettre de génération en génération, Paris, Buchet-Chastel, 2008

[2] Besnier J. M., L’homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile, Paris, Fayard, 2012