Le conflit : une caractéristique bien ancrée dans le vivant

Créé le 19 mars 2018

La revue de l'université Catholique de Lyon - décembre 2017 - n° 32

Séance du 10 février 2017 : Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses ? Daniel MOULINET : « l’Eglise, la guerre et la paix, de Saint Augustin à Vatican II » ? Philippe ABADIE : « Vrai conflit ou paroles de victimes ? L’énigme du livre de Josué » Séance du 10 mars 2017 : Faculté de Lettres et Langues ? Claudine FRANCHON : «Le Brésil, une société conflictuelle ? » ? Wassim AL-CHAAR: «Langue et culture française au service de la formation des Imams » Séance du 24 mars 2017 : Faculté de Philosophie ? Valérie BERTRAND : « Le conflit ou la possibilité du différent » ? Aimable-André DUFATANYE : « Les conflits politico-militaires ethnicisés et leurs victimes « oubliées » : cas des femmes de la région des grands lacs d’Afrique » Séance du 7 avril 2017 : Faculté de Droit, Sciences Economiques et Sociales ? Roger KOUDÉ : « L’Afrique et la cour pénale internationale (CPI) : entre engagement et conflictualité » ? Aude THEVAND : « Quelques aspects du conflit en droit » Séance du 12 mai 2017 : Faculté des Sciences ? Michel RAQUET : « Le conflit chez les animaux : entre jeux et survie » ? Vincent GOUBIER : « Le conflit, composante incontournable de l’humain »

 Le conflit : une caractéristique bien ancrée dans le vivant.

 

 

« Le conflit, voici un sujet d’actualité », pourrait-on penser. Oui, bien sûr, mais pas seulement un sujet d’actualité car le conflit représente un éternel sujet de discussion. L’histoire nous donne depuis toujours des témoignages nombreux de conflits qui ont agité le monde, perturbant la vie des hommes, que ce soit au sein même de la cellule familiale, entre des sociétés rivales dans un même pays, entre des peuples. Les situations conflictuelles peuvent rester larvées pendant longtemps, elles peuvent aussi exploser aux moments les plus inattendus, déchaînant des violences pouvant conduire au pire. Et ceci depuis toujours. La Bible rapporte les nombreux conflits auxquels est confronté le peuple hébreux aussi bien au sein de ses propres composantes que face à ses ennemis. Plus tard, l’Eglise catholique
elle-même se verra confrontée à de vastes conflits. De tous temps, et aujourd’hui en particulier, dans toutes les parties du monde, les convoitises, les rivalités, les incompréhensions sont le siège de conflits de divers ordres, entre classes sociales, entre peuples, malgré plusieurs essais laborieux de médiation au plan juridique international aboutissant à des consensus difficiles à obtenir et, une fois obtenus, parfois encore plus difficiles à faire durer.

 

A la base, le conflit reflète la contradiction, l’incompatibilité, ce qui se manifeste, il est vrai, de bien différentes manières. Il peut s’agir d’un rapport violent de forces conduisant à un état de guerre ou de guerre civile, le conflit peut aussi se manifester par des tensions sans conduire obligatoirement à une violence armée. En sociologie, la théorie du conflit concerne la lutte des individus qui participe au progrès social. Le droit lui-même n’est pas exempt de conflits, des situations peuvent opposer des tribunaux et même des lois. Des conflits existent dans le monde de l’économie, comment ne pas penser à la concurrence parfois féroce qui devient la base d’une certaine vision du marché ?

 

Qui pense conflit pense ainsi  souvent dispute ou guerre, pourtant les conflits ne se limitent pas à ces seuls aspects sociaux ou géopolitiques. Il existe, c’est évident, des conflits entre plusieurs personnes, entre groupes différents. Le conflit peut aussi exister au sein d’une même individualité. Chez certains individus, par exemple, la réponse à des pulsions impossibles à maîtriser volontairement entre en conflit avec les règles morales résultant de la culture, ce qui crée des situations personnelles difficiles et douloureuses. La biologie elle-même n’échappe pas au conflit qui représente d’ailleurs l’une des bases de la théorie de l’évolution pour laquelle l’espèce la mieux adaptée à un changement de milieu va entrer en compétition avec les autres espèces, moins adaptées, pour finir par les supplanter. Chez les animaux, des comportements conflictuels sont observés au moment des périodes de reproduction ou lorsque les adultes protègent leur progéniture, les exemples ne manquent pas. Dans un corps vivant, un conflit peut se déclencher lorsque ce corps est parasité ou infecté par d’autres organismes, bactéries, virus, protozoaires, vers ou autre. Une lutte acharnée se met alors en place entre l’hôte qui se défend contre le parasite et le parasite qui développe des moyens pour rester installé dans l’hôte et y proliférer. L’activité de ce parasite peut aller jusqu’à une mutation de ses propres gènes pour résister aux actions des médicaments ou des réactions du système immunitaire de l’hôte ; il peut aller aussi à une modification de l’hôte qu’il rend inapte à se défendre.

 

Une espèce peut modifier l’environnement pour qu’il lui devienne bénéfique, mais ce dernier peut alors devenir néfaste à une autre espèce. Ce type de conflit qui relève de l’écologie peut conduire à un nouvel équilibre si les forces en présence sont équivalentes. Un tel équilibre peut être brisé à jamais avec des conséquences irrémédiablement négatives dans le cas de forces inégales. C’est ce qui se passe pour certaines activités humaines mettant en balance des intérêts inconciliables, économiques et climatiques, par exemple.

 

Qui dit conflit dit aussi moyen de sortir du conflit. Selon la nature de ce dernier, les moyens peuvent relever de la diplomatie, de la loi, des armes et de la guerre, de la prise de conscience du danger de « jouer avec les allumettes » ou du sens civique, de la responsabilité, mais aussi de l’action du système immunitaire, de la médecine, de la chirurgie.

 

Finalement, les situations conflictuelles appartiennent depuis toujours au quotidien. Elles se retrouvent à toutes les échelles : entre les vivants et leur environnement, entre les sociétés, à l‘intérieur du même individu aussi bien au plan biologique que psychique. Force est de reconnaitre que le conflit, cette « composante de l’humain » est bien une caractéristique du vivant quelle que soit la nature de ce dernier.

 

Jean-Marie Exbrayat

Directeur-Adjoint de la Recherche

Université Catholique de Lyon