Du « Sacrifice d’Abraham » au suicide « sacrificiel » dans l’Île de la Merci d’Élise Turcotte. Essai sur la narrativité comme stratégie énonciative.

Revue Sémiotique et Bible

Fernand ROY (professeur retraité, Québec) aborde la thématique du « sacrifice » dans deux textes narratifs (biblique et littéraire) par le biais d'une approche singulière de l'énonciation. En adoptant une interprétation carrément langagière, il propose que la narrativité peut être décrite en termes de stratégie énonciative amenant l'énonciataire à collaborer par sa réaction à l'actualisation de la « visée signifiante » de l'énonciateur, en « renonçant » momentanément à sa propre capacité d'initier, à sa guise à lui, un échange verbal.

Pour développer son propos, il procède en trois temps. Il présente d'abord les tenants théoriques de sa proposition : il cherche à décrire la narrativité en termes de stratégie énonciative afin de construire une passerelle théorique entre un structuralisme littéraire confinant à l'autotélisme et les approches littéraires classiques qui méconnaissent la composante cognitive inhérente à toutes les pratiques langagières. Puis, il propose une lecture dite « littéraire » du « sacrifice d'Abraham » : les actions posées par Abraham sont évaluées à l'aune de son bref échange avec Isaac, de sorte qu'est mise en valeur sa performance langagière. L'attention du lecteur porte ainsi sur la composante humainement et langagièrement cognitive mise en place par cette histoire où il s'avère important de ne pas minimiser le rôle qu'y joue l'instance qui raconte. Dans un troisième temps, il montre que l'interprétation, en termes de « sacrifice », du suicide sur lequel se termine L'Île de la Merci d'Élise Turcotte, sanctionne la quête du personnage principal. Il tient que les événements relatifs à l'émancipation d'Hélène servent de toile de fond « réaliste » à la composante cognitive rendue possible par une série d'échanges entre les deux sœurs ; échanges au cours desquels les questions de la cadette permettent la performance langagière de l'aînée. En interprétant en termes de « sacrifice » ce qui aurait conduit sa sœur « cadette » au suicide, la sœur aînée justifie son insoumission aux valeurs floues de ses parents ; tant et si bien que l'ensemble du récit peut être entendu comme appelant un ordre symbolique transcendant mais à dimension strictement humaine, un rapport au langage qui (...) aurait évacué tout espoir de rédemption.

  • Dates
    Paru le 10 mars 2012
  • Auteur(s)

    Fernand Roy

  • Éditeur
    Université Catholique de Lyon
  • Références
    n°145